Ayant en grande partie
exorcisé son enfance avec d'abord la trilogie de Fleurville (
Les Petites Filles
Modèles, Les
Malheurs de Sophie, Les
Vacances), puis avec L'Auberge
de l'Ange Gardien et Le
Général Dourakine, la Comtesse de
Ségur se sent libre enfin de mettre en scène sinon une
mauvaise mère, du moins une mère négligente en
la personne de Madame des Ormes. Certes Catherine Rostopchine,
mère de la Comtesse de Ségur, dans sa
sévérité et sa piété excessives ne
ressemble pas à la mère de Christine, frivole et peu
maternelle, mais en peignant " une mauvaise mère " - c'est le
titre qu'elle voulait donner à ce livre au grand scandale de
sa famille et de son éditeur - elle tente de ce
débarrasser de ce que Freud appellera ses " complexes ". Avec
Christine des Ormes, la Comtesse de Ségur nous décrit
une autre Sophie Rostopchine-de Réan-Fichini. C'est une enfant
négligée par ses parents qui la confient à une
bonne étrangère, l'horrible Mina, une Allemande qui
sera bien punie de ses méchancetés envers l'enfant.
Christine reporte son besoin d'affection sur le père de
François qu'elle veut appeler " père ". C'est
peut-être surtout pour ne pas le quitter qu'elle
épousera François. Christine est une espèce de
Poil de Carotte avant la lettre. En témoigne ce dialogue :
"Christine : Cher Monsieur
de Nancé, gardez-moi toujours avec vous et avec
François. Je serais si heureuse chez vous.
Monsieur de Nancé :
Ma pauvre enfant, j'en serais aussi heureux que toi ; mais c'est
impossible ! Tu as un père et une mère.
Christine : Quel dommage
!"
Ne croirait-on pas entendre Poil de Carotte s'écrier : " Tout
le monde ne peut pas être orphelin ! " ?
Cependant pour aborder carrément le sujet de " la mauvaise
mère " il faudra peut-être attendre encore un peu,
attendre Jules Vallès, Jules Renard ou Hervé
Bazin.
Bien sûr, Christine épousera François, mais
si, comme la Manon Cadoret de Pagnol (Manon des Sources)
c'était sa bosse qu'elle aimait? On se souviendra du
rêve de Manon où le bel instituteur, en se retournant,
révèle à Manon une superbe bosse, toute pareille
à celle de son père, et c'est là qu'elle
comprend "qu'elle l'aime d'amour".
Quand François revient d'Italie, sa bosse miraculeusement
enlevée par un autre étranger, Paolo, on est presque
déçu, d'autant plus que l'illustrateur, Émile
Bayard nous le présente sous la forme d'un fat frisant sa
moustache sous le regard admiratif des filles qui semblent bien
sottes de l'admirer ! "Comme tu es bien! Comme tu es beau!" Bien
entendu ce François là n'est pas celui de la Comtesse
de Ségur, mais celui de Bayard!
Dans une lettre à Emile Templier (citée par
Marie-José Strich dans La Comtesse de Ségur -
Correspondance, voir bibliographie),
l'auteur déclare:
"Je trouve (les illustrations) de François le
Bossu...mauvaises de composition, surtout une des
dernières...un François avantageux, fat, sot, ridicule
comme celui-là est à claquer; j'aurais
été bien fâchée de lui faire
épouser ma charmante Christine..."