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gaspard

Publié en 1866, avec trente-deux vignettes sur bois de Gerlier (qui n'illustra que ce seul ouvrage de la Comtesse de Ségur), le récit est dédicacé à Paul de Pitray, fils d'Émile Simard de Pitray et d'Olga, née de Ségur.

La Fortune de Gaspard est, selon les termes de Marc Soriano dans sa préface à l'édition Jean-Jacques Pauvert en 1964, " un des romans les plus mystérieux du XIX° siècle " (cité par Claudine Beaussant dans son édition des Œuvres Complètes - voir bibliographie).

C'est certainement une œuvre étrange.

On y voit deux jeunes garçons, fils de paysans, Gaspard et Lucas Thomas aux caractères bien différents.

Lucas n'aime que les travaux des champs et les heures passées à l'école lui pèsent. Gaspard au contraire rechigne à travailler à la ferme et n'est heureux qu'à l'école ou en compagnie de ses livres.

Le père Thomas, être fruste et brutal maltraite Gaspard pour l'obliger à l'aider dans ses travaux. Il le prive même de nourriture au point de lui faire perdre connaissance. Selon lui Lucas " a du courage et du cœur pour ce qui est du vrai travail ", alors que son frère " n'est qu'une poule mouillée ". Cette attitude envers le travail intellectuel semble refléter l'opinion de l'époque (seulement de l'époque ?…). Elle s'exprime sans doute aussi par la bouche d'un des ouvriers du père Thomas : " J'aime mieux devenir rouge comme un radis en travaillant la terre, que pâle comme un navet en piochant dans des livres. "

Pour le maître d'école, Gaspard est " un martyr de la science ". Quant à Lucas " ..il ne sera jamais rien. "

Quant à l'ambition que montre Gaspard, son père la rejette : " …je me contente de ce que m'envoie le bon Dieu et…je ne me ronge pas le cœur à désirer de millions que le bon Dieu n'a pas voulu me donner, puisqu'il m'a fait naître paysan. " En d'autres termes, on ne lutte pas contre son destin

Quand vient la distribution des prix, Lucas remporte le prix de bonne humeur, mais Gaspard remporte tous les premiers prix. Ce succès va changer son destin.

Il est en effet remarqué par un industriel - on disait alors fabriquant - qui a " une belle manufacture ". Il s'agit d'un Allemand un certain Frölichen qui fait mentir son nom car il n'a rien de gai ni de joyeux ! Il va trouver le père Thomas pour lui demander son fils dont il veut faire un contremaître. Frölichen s'exprime avec un très fort accent germanique - si fort qu'il ne le quitte même pas dans sa correspondance et que ses lettres " ont l'accent allemand " !


L'horrible Frölichen (illustration de J. Gerlier, Hachette, Bibliothèque Rose)

Bien entendu le père Thomas rejette cette offre. Pour lui l'industrie fabrique " des vauriens, des fumeurs, des coureurs de café ". Son opinion du monde industriel rejoint celle du Général d'Alban dans Diloy le Chemineau : un monde dangereux sans foi ni loi.

Un deuxième industriel vient aussi réclamer Gaspard. C'est un Français celui là, M. Feréor (encore un nom prédestiné, mais qui sent peut-être un peu le soufre !).

Finalement le père Thomas acceptera de voir partir son fils chez Feréor.

Dévoré d'ambitions, Gaspard ne songe qu'à son avenir. Un ouvrier a-t-il une idée intéressante, il se l'attribue, et veille à bien écarter de possibles rivaux pour " arrêter les faveurs naissantes ". Il espionne le personnel et rapporte à M. Feréor tout ce qu'on peut dire. Cela se transforme souvent, non pas en licenciements, le mot serait trop noble, et évoquerait indemnités de départ et autres avantages. Non, M. Feréor dit simplement à l'ouvrier coupable d'avoir fumé dans l'usine : " …tu vas déguerpir, et tu ne mettras plus le pieds dans mon usine.. ". Le caissier donne-t-il une petite gratification au partant, M. Feréor lui annonce : " Il faut que demain tu sois parti, pour ne plus jamais revenir. "

 A force de flatteries et de travail Gaspard gagne la confiance de Feréor, et commence à éprouver une certaine affection pour son maître.


Belle tête d'hypocrite, n'est-ce-pas? (illustration de J. Gerlier)

Ceci au point que Feréor adopte Gaspard comme son fils. Une grande fête est organisée. Un banquet est commandé à Paris, chez un grand restaurateur (peut-être celui-là même qui avait préparé le repas de noces d'Elfy dans l'Auberge de l'Ange Gardien ?). Des quantités d'invitations sont lancées et dans les ateliers transformés en salles de fête on lit des inscriptions telles que " A notre père ! A notre bienfaiteur ! Au soleil bienfaisant du pays ! Au roi des cœurs ! " qui montrent qu'à l'époque on n'avait pas peur des mots !

Quand pendant la messe M. Feréor met un billet de mille francs pour les pauvres, le curé " faillit tomber à la renverse".

 Cependant Frölichen n'a pas désarmé. Soudoyant un ouvrier de Feréor il lui vole un secret de fabrication, et menace de lui faire concurrence. Il pose une condition pour y renoncer : que Gaspard épouse sa fille Mina, qui est dit il " tout mon portrait ", ce qui n'est pas très encourageant.

Gaspard, accepte le marché, malgré les protestations de Feréor mais, surprise, Mina est un être charmant d'à peine seize ans, un nouvel avatar de la petite-fille de la Comtesse de Ségur, Camille de Malaret et pas du tout la " grosse rousse, maussade et dégoûtante " qu'il avait imaginée.


La ravissante Mina Frölichen

Avec toute sa douceur elle conquiert les cœurs : elle obtient la confiance et l'affection de Gaspard, de la mère Thomas, de Feréor et de tous ceux qui la côtoient.

Elle apprend la charité à Gaspard et Feréor et comble la région de bienfaits.

Comme toujours chez la Comtesse de Ségur il y a des mariages et des naissances : Lucas épouse une " bonne, grosse, forte fille, pieuse, active… " tout ce qu'il faut à un paysan, car c'est bien sûr Lucas seul qui reprend les biens de son père. Il a un fils, Mina en a deux…"pour l'instant".

Quand à Frölichen, le mauvais riche, il se tue " en faisant des expériences chimiques absurdes ". Personne ne le regretta et si Mina fit dire des messes et pria beaucoup pour lui, il n'est pas dit qu'elle pleura un père qui l'avait, pour ainsi dire, vendue aux Feréor.

 Ce n'est certainement pas un livre pour jeunes enfants. La Comtesse de Ségur y fait une violente diatribe contre l'industrialisation et une fois de plus contre les mauvais riches. Son avis sur la révolution industrielle naissante rejoint certainement celui du poète anglais William Blake qui en parlant des usines qui se montent un peu partout en Angleterre les nomme, dans son poème "Jerusalem" (1820) " These dark satanic mills" (Ces usines noires et sataniques). Ce poème, mis en musique par Charles Parry en 1916, est encore aujourd'hui un des cantiques préférés des Anglais.

Lire le texte de William Blake

En écouter la musique

L'auteur s'est inspirée de la Grande Forge nouvellement installée à Aube (aujourd'hui Monument Historique), mais malgré ses critiques, on dit que les relations qu'elle a eues avec le propriétaire étaient toujours courtoises, voire amicales.


La "Grande Forge" de nos jours

Voulez vous lire les commentaires des enfants d'Aube sur La Fortune de Gaspard? 

Le N° 3 des Cahiers Séguriens est consacré à La Fortune de Gaspard

Pour le commander (9 euros + 3,20 euros de port):
Association des Amis de la Comtesse de Ségur
3, Rue de l'Abbé Derry
61270 AUBE
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