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La Comtesse de Segur

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Mais c'est tellement plus savoureux de le lire dans une édition un peu ancienne de la Bibliothèque Rose avec la couverture en percaline! On en trouve encore en fouinant chez les bouquinistes, dans les ventes aux enchères, ou dans les foires aux puces, etc. !

 

 

 

 

 

Dernière œuvre de la Comtesse de Ségur, ornée de 128 vignettes sur bois par Emile Bayard, Après la Pluie le Beau Temps est publiée en 1871, trois ans avant son décès. L'édition originale du récit est dédicacée dans ces termes à Paul de Belot fils de Camille de Malaret et du "faux Marquis de Belot" :
"Tu es, cher enfant, mon premier arrière-petit-fils, comme ta maman a été ma première petite-fille. C'est à elle que j'ai dédié mon premier volume, c'est à toi que je dédie le dernier et vingtième ouvrage, qui se trouve représenter le nombre de mes petits-enfants. Je te bénis en finissant ma carrière littéraire. Prie pour moi quand je ne serai plus de ce monde. Puissent tous mes lecteurs en faire autant: le bon Dieu aime les prières des enfants."

Il semblerait que cette dédicace ait disparu des édition suivantes.
Il s'agit encore d'une histoire d'amour filial aveugle et de contraste entre les bons et les méchants.

Les personnages sont M. Dormère, père de Georges, et oncle et tuteur de Geneviève. Il demeure au château de Plaisance - le mal-nommé !

Au début du livre Georges a douze ans et Geneviève huit ans. Le récit couvre une dizaine d'années et si le début a les caractères d'un livre pour enfants, la fin se rapproche davantage d'une œuvre pour adultes. C'est l'amour aveugle de M. Dormère pour son fils qui le rend " plus imbécile que méchant ". Il sera " frappé de paralysie " quand il comprendra la vilenie de son fils et mourra d'apoplexie en laissant à Jacques toute sa fortune.

Geneviève a perdu ses parents à l'âge de 5 ans (son père d'une chute de cheval, sa mère six mois après mourut de chagrin.). Les parents de Geneviève avaient vécu cinq ans en Amérique où le "nègre" Ramoramor était leur serviteur. Son oncle la néglige, laissant les soins de son instruction à sa bonne, Pélagie, qui est " assez instruite ".

Un autre personnage très important, c'est Mademoiselle Cunégonde Primerose une autre cousine de Geneviève et de M. Dormère, C'est une excentrique vieille fille de 30 ans, une grosse petite dame au visage marqué de petite vérole.


Mlle Primerose et Geneviève (Illustration d'Emile Bayard, Bibliothèque Rose, Hachette)

Elle est laide mais a une physionomie aimable et bonne. Elle n'est pas riche, mais à l'aise et surtout instruite : elle cite même Virgile " Timeo Danaos et dona ferentes " dans une lettre à M. Dormère Elle se charge de l'éducation de Geneviève. Elle s'installe à Auteuil avec "Rame" et Geneviève après leur départ de Plaisance à la suite d'un autre mensonge de Georges qui a barbouillé de peinture noire et rouge le portrait de Rame qu'avait peint Mlle Primerose.
Geneviève devient élève des Dames de l'Assomption et se plaît beaucoup au couvent.


Il s'agit à proprement parler de la Congrégation des Dames de l'Assomption fondée à Paris dans la Paroisse de Chaillot en 1839 par la Révérente Mère Marie-Eugénie de Jésus, née Milleret du Brou. La Maison, on s'en serait douté, "est fréquentée par les jeunes filles des meilleures familles de Paris... Des cours supérieurs, des conférences faites par des professeurs distingués y attirent chaque hiver un concours de dames et de jeunes filles du monde. Enfin un atelier de peinture, placé sous la direction d'un de nos peintres les plus remarqués y a été ouvert..." (L'Annuaire Universel) L'établissement existe toujours, à la même adresse, 6 Rue de Lübeck, mais Geneviève et Mademoiselle Primerose seraient sans doute bien étonnées de ce qu'il est devenu. Il s'affiche comme un établissement "de la maternelle au post-bac" et est même présent sur Internet!

Ramoramor est un autre personnage important du récit. Âgé d'une quarantaine d'années, " grand, vigoureux, à l'air vif " il arrive chez M. Dormère croyant y trouver son ancien maître le père de Geneviève dont il a été le serviteur en Amérique et avant d'arriver auprès de " petite maîtresse " (c'est ainsi qu'il nomme Geneviève), il a vécu maintes aventures. Il est le seul " nègre " de toute l'œuvre de la Comtesse de Ségur. D'un dévouement exceptionnel il est prêt à rentrer dans le ruisseau pour attraper les écrevisses qui lui mordront les jambes si cela fait plaisir à " petite maîtresse ". Évidemment elle s'y oppose, mais Georges lui donne l'ordre " allons, vite, dans l'eau, le nègre!"


Ramoramor et les écrevisses

" Il prouvera encore son dévouement et de façon plus marquée quand, s'étant engagé dans les Zouaves pontificaux pour suivre Jacques, il sauve ce dernier en se jetant sur son corps pour le protéger de la balle d'un ennemi...
Quand elle le voit la première fois Mlle Primerose a peur de Rame et quand elle le nomme " Monsieur Nègre " celui-ci rétorque, avec humilité : " Moi Rame pauvre nègre, moi pas moussu. " Mlle Primerose trouve que c'est une bonne réaction ! : " Comme c'est bien ce qu'il dit là ". Plus loin elle a des opinions plus tranchées : " C'est mal élevé ces nègres ". " C'est méchant, ces nègres " Petit à petit elle en viendra à apprécier ses qualités et fait même son portrait "en habit rouge de général anglais", mis c'est ce portrait que le méchant Georges va défigurer (soyez rassurés, Mlle Primerose pourra réparer!)


Le méchant Georges barbouille le portrait de Rame (Emile Bayard)

Georges est donc le cousin de Geneviève et dès le début du récit nous le voyons lâche et menteur. Il fait des sottises, qui ne sont d'abord que des enfantillages, mais laisse son père accuser et punir Geneviève.
A la suite de mensonges caractérisés son père le met pensionnaire chez les Jésuites de la rue de Vaugirard où il se montre si déplaisant qu'il se fait renvoyer. Il jette d'ailleurs la lettre du Père recteur à M. Dormère et c'est Ramoramor qui la rapporte.
Son père l'envoie continuer ses études chez les dominicains à Arcueil, sans doute plus tolérants que les Jésuites car, s'il s'y montre " de plus en plus paresseux, insubordonné et méchant ", il y reste jusqu'à l'âge de dix-huit ans.
Son père l'établit à Paris : il dépense argent, fait des sottises (lesquelles ?- la Comtesse de Ségur ne pouvait tout de même pas parler des femmes légères fréquentées par les étudiants !), il accumule les dettes malgré les libéralités de son père.
A 23 ans son père lui fait rencontrer Geneviève qui en a 18. C'est un beau parti avec une belle dot et Georges déclare, avec vulgarité : " c'est un joli parti ; il vaut la peine qu'on s'en occupe un peu " - Madame de Ségur pensait peut-être à Léon Ladureau, " faux marquis de Belot " qui avait épousé sa chère petite-fille
Camille de Malaret en 1868. Il veut " éblouir " Geneviève, mais Mlle Primerose voit clair dans son jeu Elle voit et a toujours vu en Georges " un voyou ", " menteur et plat " " un gredin ", " un gueux fieffé, un abominable coquin ".
Geneviève n'aime pas les compliments exagérés et si peu sincères de Georges : " …ces folies…qui me déplaisent… " " restons comme frère et sœur ".Geneviève est témoin du vol d'argent que commet Georges dans la bibliothèque. M. Dormère accuse Rame, et Georges, selon son habitude de lâcheté ne dit rien. Geneviève en tombe malade et délire (état favori Comtesse de Ségur, comme dans
Le Mauvais Génie ou Pauvre Blaise). Le médecin, M. Bourdon prescrit : potion calmante, saignée, sinapismes, air - là c'est encore la Comtesse de Ségur qui s'exprime …Malgré le fait que Geneviève sache qu'il est un voleur, Georges lui écrit pour la demander en mariage. La réaction de Geneviève est une réaction de colère : le qualifiant de: " misérable, voleur, scélérat, sans honneur, sans pitié, sans cœur…lâche, infâme, monstre… ". Dans sa réponse elle lui écrit: " Monsieur, je vous méprise trop pour répondre sérieusement à la honteuse proposition que vous osez m'adresser… ".
Aussitôt après que Geneviève et Mlle Primerose soient parties de Plaisance Georges forme des projets de vengeance contre son père. Il décide d'aller courir l'Allemagne et part en disant à son père. " Je vous laisse pour seul adieu ma malédiction… ". Il part pour Vera-cruz où il meurt de la fièvre jaune après un repentir qui le ramène à de bons sentiments; il reçoit les sacrements et meurt dans un délire (on serait tenté de dire "encore ! ") . Il n'est donc pas tout à fait aussi mauvais qu'Alcide du
Mauvais Génie qui meurt sans repentir sous les balles du peloton d'exécution.

Jacques de Belmont est le dernier personnage capital du récit. Comme Georges il est élevé chez les Jésuites, mais quel contraste avec ce dernier !: Il fait brillamment ses classes, passe son examen de bachelier " il fit ensuite son droit, passa de brillants examens et fut reçu docteur ès lettres " (sic) . Rend fréquentes visites à Geneviève et " l'amitié.. devint amitié fraternelle des plus tendres " Cela n'est pas sans rappeler François de Nancé (François le Bossu) disant à Christine des Ormes : " je te bénis ma sœur, mon amie… "
Jacques devient " charmant jeune homme avec de jolies moustaches et une barbiche au menton.. ". A son retour d'un voyage en Orient il s'engage dans les zouaves pontificaux de Pie IX pour exterminer les Garibaldiens que la Comtesse de Ségur décrit par la bouche de ses personnages comme " bandits…hordes révolutionnaires… misérables bandits ".


Le farouche Garibaldi vu par E. Morin (Le Monde Illustré 18/6/1859)

Il partira pour Rome a une date symbolique : le 8 décembre (nativité de la Vierge et anniversaire de la bataille de Malakoff). Il demande Geneviève en mariage, mais elle est mineure et M. Dormère qui ne désarme pas refuse de donner son autorisation jusqu'à ce que le notaire lui présente la preuve de la vilenie de son fils.


Jacques et Rame font les zouaves devant Geneviève

Mariage rapide avant départ pour Rome où ils visitent " grandes et belles curiosités chrétiennes " , mais il n'est pas question de la Rome antique, donc païenne !

Nombreux personnages secondaires ou éphémères, comme dans toutes les œuvres de Mme de Ségur, entre autres l'amie de Mlle Primerose, Madame Cornélie de Saint-Aimar qui ne veut pas se fâcher avec M. Dormère car: " ses terres touchent les miennes et c'est commode pour se voir " ! Ses enfants Hélène 8 ans et Louis 12 ans. Plus tard elle pense marier Louis avec Geneviève et Hélène avec Georges …

Les domestiques sont nombreux comme toujours; il y a Azéma, la bonne de Mlle Primerose, Pélagie, celle de Geneviève, d'autres domestiques, Lucas, Jules, Félix, le cocher de Mme de Saint-Aimar, Julien le valet de chambre de M. Dormère, Julie fille de cuisine, Pierre, Fanchette… Fidèle à son habitude la Comtesse a donné un nom à tous ces personnages secondaires, contribuant ainsi à les rendre vivants.

Le médecin est M. Bourdon., on rencontre aussi le notaire subrogé tuteur de Geneviève, des Pères Jésuites dont un P. de Lanoix et Rodolphe mauvais élève comme Georges.

La Comtesse de Ségur comme toujours parle d'aliments et donne des conseils de santé !

On mange des fraises des bois, des abricots, des perdreaux

Outre les ordonnances de M. Bourdon, on apprend que contre les blessures il faut le baume du commandeur, pour éviter que les enfants ne prennent froid après une partie de cache-cache on leur donne du frontignan avec quelques biscuits, et " le verre des garçons est rempli deux fois " !

Le mot de la fin est classique, le même entre autres que dans Le Mauvais Génie : " Il sont aussi heureux qu'on peut l'être dans ce monde " .

Ce dernier livre de La Comtesse de Ségur montre l'évolution des personnages. Geneviève est bien loin des Petites Filles Modèles, c'est une jeune femme décidée, instruite, même cultivée, qui choisit de son plein gré l'homme qu'elle veut épouser.

Mlle Primerose est aussi une femme émancipée, ni père, ni mari pour lui dicter sa conduite, une indépendance financière qui lui permet de vivre à sa guise.

L'une et l'autre annoncent déjà la femme libre qui naîtra quelques dizaines d'années plus tard, dès après la Première Guerre Mondiale.

Le livre est aussi une leçon d'histoire : comme l'Auberge de l'Ange Gardien nous faisait connaître la Guerre de Crimée, Après la Pluie le Beau Temps nous introduit dans le camp opposé aux Garibaldiens et à la fin du pouvoir temporel des papes

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