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La Comtesse de Segur

 

LA COMTESSE DE SEGUR, TÉMOIN DE SON TEMPS

 

 

Sophie de Ségur, née Rostopchine - comme elle ne manque pas de le préciser en tête de tous ses ouvrages - est née le 1° août 1799 - calendrier grégorien - (ou le 19 juillet selon le calendrier byzantin) à Saint Petersbourg. Troisième enfant et deuxième fille de Catherine née Protassov et Fiodor (Théodore) Rostopchine, elle appartient à une richissime famille aristocratique. Le Tsar Paul 1° est son parrain et son père sera gouverneur de Moscou et aide-de-camp du Tsar Alexandre 1°. En 1814, à la suite de sa mère, elle se convertit au catholicisme. En 1819 elle épouse Eugène de Ségur qui lui donnera huit enfants. Elle décède le lundi 9 février 1874 à Paris, au 27 Rue Casimir Périer à 4h 20 du matin dans les bras de son fils Mgr Gaston de Ségur. Son corps repose dans le cimetière du village de Pluneret (Morbihan).

Sophie Rostopchine à l'âge de cinq ans (Salvator Tonci)

Le destin de Sophie était semblait-il tout tracé: après son enfance à Voronovo, elle épouserait un aristocrate russe, irait à la cour où elle tiendrait peut être un rôle de dame d'honneur, aurait une nombreuse famille, et après sa disparition ne laisserait pas de traces dans l'histoire de la littérature, ni dans l'histoire tout court.

Or deux événements allaient changer tout cela: En premier lieu la Campagne de Russie de Napoléon. Le 14 septembre 1812 l'incendie de Moscou qui aurait été provoqué par Rostopchine avant l'arrivée des français annonce la disgrâce de celui-ci. Alexandre 1° le désavoue, les Rostopchine se retirent à Voronovo et en fin novembre 1816 la famille se réfugie à Paris. Paradoxalement Fiodor est accueilli avec curiosité et enthousiasme. N'est-il pas celui qui a battu "l'ogre " Napoléon ? Sophie ne retournera jamais en Russie.

Pourquoi la France, alors qu'on vient de la combattre ? Peut-être parce que l'aristocratie russe d'alors (comme celle de nombreux pays européens) est totalement imprégnée de culture française. On parle français en famille et le russe est même un peu méprisé : c'est la langue des moujiks ! La famille - sauf Sophie bien entendu - retournera plus tard en Russie où Fiodor décédera en 1826. Il ne fera donc pas comme Dourakine, qui après avoir réglé ses affaires en Russie reviendra mourir en France "dans les bras du curé ".

 Le second événement qui rend l'exil nécessaire, c'est la conversion de Catherine Rostopchine au catholicisme, alors à peine toléré en Russie. Pour une aristocrate, c'était trahir le Tsar! Cette conversion et l'hébergement chez elle d'un prêtre catholique aurait même pu coûter cher à Catherine. Si l'un de ses fils, prévenu de l'imminence d'une descente de police, n'avait fait disparaître missels et objets du culte de chez sa mère, celle-ci aurait pu finir ses jours en Sibérie. Comme Sophie s'est également convertie (en 1814), tout mariage avec un aristocrate orthodoxe est à écarter.

 A Paris on s'installe dans un magnifique hôtel particulier, Avenue Gabriel, que Fiodor vient d'acheter, mais Sophie souffre du manque d'air et d'espace et regrette de plus en plus son Voronovo, avec ses centaines de domestiques, les 300 chevaux de son père et les 300 oiseaux de la volière de sa mère - surtout des perroquets que Sophie n'aime guère (cf. La sœur de Gribouille). Ces mêmes perroquets que sur ses vieux jours Catherine aimera à teindre de toutes les couleurs !

Elle épousera en 1819 le bel Eugène de Ségur, mari très absent et peut-être volage bien qu'aucun détail de ce qui aurait été ses infidélités ne nous soit parvenu, et Fiodor, pour faire plaisir à sa "Sophaletta", lui offre le magnifique château des Nouettes (appartenant au Général Lefebvre-Desnouettes), près de l'Aigle dans l'Orne, où Sophie passera la plus grande partie de sa vie et où cinq de ses huit enfants verront le jour. C'est là aussi qu'elle commencera à écrire, à 57 ans, pour ses petits-enfants.

 

 Eugène de Ségur par Geofrey 

Était-elle amoureuse d'Eugène ? Sans doute, même, dit-elle, "si j'avais vu qu'il avait des yeux jaunes, je ne l'aurais jamais épousé " - c'est probablement parce qu'elle l'avait vu avec les yeux de l'amour !. On peut aussi penser qu'elle était peut-être assez sensuelle et un épisode à l'âge de 14 ans où elle s'était enfermée dans un chalet pour s'abriter de la pluie - avec un chaperon tout de même - avec un bel aristocrate danois avait fait scandale dans la famille. Elle avait aussi surpris sa cousine, Lise Galitzine, fille de la sœur aînée de sa mère, par les lettres enflammées dans lesquelles elle lui faisait part de sa passion pour un certain Michel - peut-être un fils ou un neveu du Tsar. Serait-ce parce que celui-ci n'a pas répondu à sa passion qu'elle donne le prénom de Michel à un mauvais domestique (Pauvre Blaise), et même à un assassin ? (La Sœur de Gribouille).

 

Carte établie par l'École Comtesse de Ségur, à Aube

Toujours est-il qu'aux Nouettes elle mène une vie assez recluse. Sa santé est médiocre: maux de tête et maux de gorge l'affaiblissent. Toutefois elle prend des leçons de dessin avec Charles Naudet et reçoit les peintres Paul Delaroche et Sivel, le professeur de son fils Gaston. C'est de ces artistes un peu farceurs qu'elle tirera le personnage, pas toujours sympathique d'Abel (Jean qui Grogne et Jean qui Rit).

 Elle reçoit aussi des musiciens dont Gounot qui composera aux Nouettes une grande partie de son Faust.

 L'école publique d'Aube porte le nom de "École Comtesse de Ségur " et les enfants y sont fort au fait de la vie et de l'œuvre de leur illustre marraine. La petite ville d'Aube, sous l'égide de l'Association des Amis de la Comtesse de Ségur, a organisé en juin et juillet 1999 de grandes festivités et un colloque à l'occasion du bicentenaire de Sophie.

 

L'École Comtesse de Ségur vue par un élève

 

Aux Nouettes elle reçoit les rares visites de son mari qui à chaque fois lui fait un nouvel enfant ! Mais c'est pour ses petits-enfants qu'elle commence à écrire ; très vite elle trouve son style qui plaît tant à ses jeunes lecteurs : simple, dépouillé, aux descriptions rares et sobres (contrairement à la mode de l'époque), et au recours fréquents aux dialogues plutôt qu'au style indirect, même si certaines tournures peuvent nous paraître peu naturelles dans la bouche de très jeunes enfants. Cette technique fait parfois ressembler ses livres à des scénarios de films.

Le dépouillement du style donne souvent une grande beauté et valeur littéraire à son écriture. L'un des modèles du genre comme le souligne Claudine Beaussant (bibliographie),c'est le premier paragraphe de L'Auberge de l'Ange Gardien

Écrire, oui, mais être publiée ? Ce sera fait grâce en particulier à l'écrivain et journaliste ultramontain (directeur de L'Univers) Louis Veuillot (" l'ami fidèle ", celui qui s'adressait toujours à la Comtesse de Ségur en la nommant " Maman Ségur ", ce qui avait le don d'agacer prodigieusement Eugène).


Louis Veuillot (photographie de Nadar)

 

Louis Veuillot tombe d'admiration devant le manuscrit des Nouveaux Contes de Fées qu'il porte à Louis Hachette et à son directeur littéraire Émile Templier. Louis Hachette est admiratif et comme en plus il est en relations avec Eugène, alors président des Chemins-de-Fer de l'Est et qu'il désire créer des "bibliothèques des chemins de fer " (1) qui offriront un choix d'ouvrages pour adultes certes, mais aussi pour enfants il inscrit tout de suite la Comtesse de Ségur dans ses auteurs de la Bibliothèque Rose, et encore aujourd'hui c'est souvent dans cette collection que sont rééditées les œuvres de Sophie. Les premières "bibliothèques de gares" en Europe avaient été créées en Angleterre par W.H. Smith en 1848. C'est toujours "W.H. Smith and Sons" qui les exploite en même temps que quantité de dépôts de presse dans tout le pays.

(1) Lire un article ecrit en 1855 sur la Bibliothèque des chemins de fer créée par Louis Hachette suivi d'un commentaire écrit en 2002 par son arrière-arrière petit-fils.

 Aujourd'hui encore, non seulement lit-on la Comtesse de Ségur, mais ses livres ont fait l'objet de nombreuses adaptations sous forme de films, téléfilms, dessins animés, bandes dessinées... et même parodies comme celle, célèbre et assez coquine due à Paul Reboux dans A la Manière de… Jean Ferrat a composé une chanson intitulée "les Petites Filles Modèles ", nous avons une rose "Ségur", un groupe rock se nomme " Les Malheurs de Sophie ", etc. Un fabricant de meubles a même donné son nom à une causeuse! Et, rémoignage a contrario, Anne Vantal vient de publier chez Actes Sud Junior un ouvrage pour enfants intitulé "Je Hais la Comtesse!".C'est l'hitoire de trois enfants, Camille, Madeleine et Paul (sic) qui ne suppotent plus l'amour selon eux immodéré que leur mère porte à notre chère comtesse et qu'elle voudrait leur faire partager!

 

Nous remercions M. et Mme A.L. de nous avoir autorisé à reproduire cette superbe photographie de la rose "Comtesse de Ségur" qui appartient à leur collection. Il n'y manque que le parfum!

En 1999 la télévision suisse romande puis la télévision française ont diffusé Les Malheurs de Sophie en feuilleton. Une œuvre lyrique et chorégraphique de Caroline Gautier pour le livret et Johannes Schöllhorn pour la musique a été présentée en 1999. Intitulée La Trilogie Minuscule elle s'inspire de la trilogie de Fleurville.

La Franco-American International School (FAIS) de San Francisco en 2002 cite sept des oeuvres de la Comtesse de Ségur dans la liste des lectures recommandée aux élèves de 6° et 5° :L'Auberge de l'Ange Gardien, Le Général Dourakine, Les Deux Nigauds, Un Bon Petit Diable, Les Malheurs de Sophie, Mémoires d'un Âne, Les Vacances. Curieusement il n'est pas fait mention de Les Petites Filles Modèles.

 Mais il est aussi intéressant de voir qu'une nouvelle lecture de la Comtesse de Ségur se fait actuellement à la lumière de la psychanalyse. On dit qu'elle était sadique et qu'elle se complaît à décrire des scènes où enfants et même adultes sont battus ; on pense à la petite Sophie des Malheurs de Sophie, à Torchonnet de L'Auberge de l'Ange Gardien, Charles Mac'Lance d'Un Bon Petit Diable, à Félicie dans Diloy le Chemineau, à Mme Papowski, tour à tour fouetteuse et fouettée comme Madame Fichini (dans une première version elle se nommait Mme Fichinov !), etc.

Il ne faudrait pas oublier que les châtiments corporels étaient alors fréquemment employés d'abord et surtout en Russie (le knout) mais aussi en France dans bien des établissements scolaires. La Comtesse de Ségur elle-même était contre les punitions corporelles puisqu'elle met Gaston en pension à Fontenay-aux-Roses où l'on n'y a pas recours. Elle se méfiait d'ailleurs des moyens de coercition, plus nocifs qu'utiles, et dans Jean qui Grogne et Jean qui Rit, parlant de Jeannot elle dit "il se fit arrêter et mettre en prison : il en sortit plus corrompu qu'il n'y était entré " : quelle différence avec l'opinion de la société de son temps !

Il fallait, pensait-on alors, être très sévère envers les enfants, suivant ainsi "l'éducation anglaise " prônée par Mlle Albion dans Comédies et Proverbes Sophie ne fait donc que décrire les choses telles qu'elles se passaient au XIX° siècle. On pense aussi à la "ceinture de bonne tenue ", invention américaine celle-là, dont Mme d'Embrun torturait Berthe et Alice pour qu'elles se tiennent droites (Comédies et Proverbes). Il s'agit d'une invention d'un certain Dr Schreber dont le fils fut le client de Sigmund Freud (fait rapporté par Marie-José Strich dans sa thèse La Comtesse de Ségur et Lewis Carroll) (bibliographie.)

Lire un mémoire de maîtrise de l'Université de Lille 3 sur la Comtesse de Ségur ?


La "ceinture de bonne tenue", illustration d'Émile Bayard pour "Comédies et Proverbes" 

 Son œuvre aurait été traduite en quatorze langues. Nous n'en connaissons que quelques unes, souvent grâce à d'aimables visiteurs de ce site. On trouvera la liste de ces titres en langues étrangères en cliquant sur

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