EXTRAITS DU DISCOURS DE RECEPTION DE ROBERT DE FLERS A L'ACADEMIE FRANCAISE

 

 

" Vous avez…ajouté, messieurs, à ma gratitude en m'appelant à succéder à l'écrivain d'un mérite si véritable et si distingué qui sut parer l'Histoire de toutes les séductions de son esprit et qui, à force d'art et de bonne grâce, parvint à arracher des sourires à l'érudition elle-même qui, comme on le sait, ne sourit pas tous les siècles.

Chacun de vous a conservé la mémoire du marquis de Ségur, et, j'en suis sûr, sans faire aucun effort. Nous n'aimons pas, à l'ordinaire, prendre une peine extrême pour évoquer ceux qui ne sont plus. Il faut qu'ils y mettent un peu du leur. Pierre de Ségur y met beaucoup du sien. Voici son geste simple, aisé, si bien disposé pour l'accueil, sa main cordialement tendue, un peu en avant, si c'est vers un inférieur. Voici son visage mobile, exprimant tour à tour l'enjouement ou la gravité, sa manière de dire chaque chose comme il convient qu'elle soit dite. Voici son œil bleu, son regard attentif ou distrait, selon que la bienveillance y trouve le mieux son compte, ce regard qui sait si bien sourire comme on sourit en France et qui conserve pourtant, à titre de souvenir, un peu de ce charme slave qui nous ravisait naguère. Voici, enfin, son attitude obligeante, son élégance naturelle, sa politesse achevée, celle d'un grand seigneur assez grand seigneur pour n'avoir pas besoin de le paraître.

Toutes ces qualités, chez tant d'autres extérieures, étaient chez Pierre de Ségur, si étroitement mêlées à ses sentiments et à ses pensées que ses traits qu'elles nous fournissent peuvent servir indifféremment à fixer son caractère ou son talent. Les êtres si parfaitement harmonieux le demeurent toujours. Jusqu'à son dernier jour, le marquis de Ségur fut tel que vous l'avez connu, tel que vous l'avez aimé. Il mourut simplement, modestement : quitter la vie avec éclat lui eût paru un manque de discrétion. Pour ne pas augmenter la douleur des siens, et surtout celle de l'admirable et dévouée compagne de chacun de ses jours, il feignit de ne point savoir que l'instant du grand départ était arrivé.

- Ce n'est rien, disait-il. Cela ne sera rien, je vous le promets.

Et ce fut sa grâce suprême de paraître traiter son dernier moment presque avec négligence, et, n quelque sorte, comme une dernière anecdote. Soyez sûrs que, s'il avait dû, selon la mode ancienne, choisir pour sa tombe une épitaphe, afin d'économiser des larmes qu'il ne pouvait plus sécher, il n'en aurait pas voulu d'autre que celle du chevalier de Boufflers : " Mes amis, croyez que je dors. "

Tant de délicatesse d'âme, tant de prévenance su cœur, tant de noblesse morale n'ont pas été dépensées vainement. Grâce à elles,le clair visage du marquis de Ségur ne cesse point de nous apparaître baigné d'une douce et fraîche lumière. La mort ne l'a point touché. Regardez-le, messieurs, il sourit encore.

[Le marquis de Ségur et ses aïeux]

L'orateur qualifie son prédécesseur d' " homme du XVII° siècle , il évoque ses glorieux ancêtres.

…..Il a suffi à Pierre de Ségur, enfant, d'écouter sagement l'histoire de tels aïeux pour être émerveillé par les leçons du passé…Henri-François de Ségur, le maréchal de Ségur, Louis-Philippe de Ségur…

Le général Philippe de Ségur enchanta sa jeune imagination en lui révélant les splendeurs et les misères de l'épopée impériale et Monseigneur de Ségur l'initia aux subtiles secrets de la diplomatie du Vatican la seule où les erreurs ne procurent pas d'avancement, du moins en ce monde. Mais une femme encore charmante vient s'asseoir auprès de lui. Elle porte un chapeau cabriolet en taffetas lilas orné de roses pompon, une robe de popeline violette et un talma de soie noire. Elle prend les petites mains de l'enfant dans les siennes, qu'elle a fort belles, et lui dit :

- Mons chéri, tu as assez travaillé aujourd'hui. Tes ancêtres vont te faire mal à la tête, tu en as trop ! Mets-toi là et écoute-moi.

Et la comtesse de Ségur commença de lire à son petit-fils - à son petit-fils modèle - Les Malheurs de Sophie, Les Aventures des Deux Nigauds, du Pauvre Blaise, du Général Dourakine et de ce Bon Petit Diable, qui n'est pas exempt d'un léger soupçon de bolchevisme infantile.

Le petit Pierre écoutait, écoutait éperdument. Sa destinée ne semble-t-elle point déjà fixée. Ses aïeux lui avaient enseigné l'Histoire de France. Sa grand'mère venait de lui apprendre la manière de la raconter….

(Robert de Flers : Discours de réception à l'Académie Française (extraits).

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